| Rédactrice invitée : Élise Turcotte

Rédactrice invitée : Élise Turcotte

Rédactrice invitée : Élise Turcotte

23 octobre 2020 - Divers

J’ai écrit ce texte, début mars, alors que j’étais depuis quelques semaines en résidence au Banff Centre. Dix jours plus tard, j’écourtais mon séjour pour revenir ici, dans le premier grand confinement. La librairie qui m’avait manquée m’a fait défaut encore plus cruellement. J’ai commandé des livres, ces colis joyeux m’égayaient dans les jours sombres. Mais rien ne remplace la visite à la petite librairie de quartier. Rien ne remplace le fait de la savoir ouverte sur le monde, juste à côté. Merci les libraires.

Une librairie dans la forêt

Chaque fois que je pars en voyage, ou quelque part pour écrire, je prépare ma bibliothèque portative. Je fais des piles de livres sur la grande table des semaines avant, j’en change la configuration jusqu’au moment de les mettre dans ma valise. J’ai besoin d’en avoir plus que pas assez.  Il me faut des livres de nuit, des livres de jour, des livres que je peux goûter par petites bouchées, des livres que j’avale tout cru oubliant où je suis. Pour écrire, il me faut aussi les livres qui me poussent plus loin, ceux qui me donnent le désir, une constellation d’étoiles qui m’indiquent le chemin.

Cette fois, je suis partie un peu inquiète. Deux mois de bibliothèque portative, c’était trop, et j’ai choisi mes livres en me disant que je trouverais bien à lire dans la merveilleuse bibliothèque du Banff Centre, éprouvant tout de même une sorte d’angoisse de séparation. Le fond de ma valise était déjà rempli de notes que je prends depuis des années pour le projet auquel je voulais m’attaquer pour de bon. J’ai placé par-dessus quelques livres que je pensais avoir bien choisis, et je les ai enterrés sous les vêtements d’hiver. Mais voilà, ce n’était pas les bons livres pour ma vie entre les montagnes.

Me voici donc ici, au Banff Centre, entourée des paysages grandioses. Le matin, lorsque j’ouvre les rideaux, les montagnes s’éclairent doucement derrière la fenêtre et tout devient rose si le soleil se lève. Elles me rappellent alors que je vis, seulement vivre, une joyeuse disparition de la persona. Un groupe de cerfs est apparu dès mon entrée dans le studio où j’écris, comme si la fin de mon roman se réalisait, l’apparition d’un chevreuil, et que l’écriture était devant moi : une carte du futur à remplir. J’escalade la plus douce montagne, je marche au bord de la rivière, j’erre dans la petite ville.  Tout ici est propice à la création. Des visions et des rêves millénaires ont traversé cette vallée. Quelques fantômes récents ont pris le train pour ailleurs. Quand je m’installe au soleil, la neige reflète le juste présent, la juste distance entre le désir et la volonté. De ma table d’écriture, myope sans mes lunettes, je perçois le passage des cervidés comme des taches de lumière qui ondoient entre les pins. Je doute, j’écris, je dessine un paysage. Et tout ce qui me manque vraiment, je veux dire, profondément, c’est la présence pas trop lointaine d’un, d’une libraire bienveillante.  Parce que je n’ai pas pris avec moi assez de livres, parce que l’espace où l’on est de passage demande parfois d’autres phrases, une autre poésie, une autre musique.  J’en viens à imaginer un petit kiosque en bois rond, au milieu de la forêt, tenu par un wapiti sorcier, amoureux de la littérature. Je me vois alors prendre une pause pour me rendre dans cette librairie souveraine d’où je sais que je sortirai, grâce à un trafic de paroles et de correspondances aux fils invisibles, avec le livre dont j’ai exactement besoin à l’instant.

 

Élise Turcotte

4 mars 2020,

Leighton Artist’s Studios,

Banff.

Crédit photo : Julie Artacho

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