| Rédactrice invitée : Eve Landry

Rédactrice invitée : Eve Landry

19 septembre 2019 - Actualités

© Christian Bujold

 

GARS TOUT NU:  Tu sais que t’es pas obligée de le finir ton livre?

C’est ça qu’une « date » m’a dit un jour entre deux frenchs. Nous étions couchés, nus, dans mon lit, il regardait le livre sur ma table de chevet.

MOI : Je n’arrive pas à le finir. Ça fait des mois.

Je ne commençais rien d’autre par principe de bien faire les choses. Dans les règles. Je suis comme ça moi, je respecte les règles. Même que j’en invente. Il n’est écrit nulle part que nous devons ABSOLUMENT terminer un livre. Sauf dans ma tête de petite fille scolaire. Je suis la meilleure pour me figurer le M. Grand Responsable des livres venant me chicaner très fort, parce qu’il a su que je n’avais pas lu jusqu’au bout. On le lui a dit. Ceux qui lisent le lui ont dit.

« …t’es pas obligée de le finir. »

C’est rentré en moi comme une tonne de briques. Un monde de possibilités s’ouvrait à moi. Un gars tout nu, d’une beauté ben correcte mais sans plus, venait de me donner la permission de ne pas finir les livres que je commençais.

Je regrette encore de n’avoir pas retenu le nom du fameux premier livre que je n’ai pas terminé. L’avoir fait, je le conserverais maintenant tel un trophée. Un symbole de mon lâcher-prise. « ZE » livre qui m’a ouvert la voie vers d’autres par centaines. Le premier que j’ai volontairement – et même j’irais jusqu’à dire fièrement – abandonné.

« Désolée cher livre supposément sacré, tu ne m’intéresses plus. Je te comprends mais t’es plate. »

Mettons les choses au clair. J’aime lire. Le problème c’est que je n’aime pas m’asseoir. Ou plutôt, je n’aime pas m’arrêter. J’étais le genre de petite fille gossante qui apprenait ses leçons en faisant des roulades ou en se tenant la tête en bas.  J’étais incapable de me concentrer si on m’obligeait à rester immobile, calme.

Gossante, vraiment.

S’il faisait beau, selon mes parents, il était interdit de rester à l’intérieur et oui, je personnifiais aussi le M. Grand Responsable de l’activité en plein air : j’obéissais et je passais beaucoup de temps à jouer dehors. Jamais ne m’est venue à l’esprit l’idée que je pouvais lire dehors. Maintenant qu’en j’y pense, ça m’enrage d’être passée à côté de si paisibles moments dans mon Bas-Saint-Laurent chéri. Mais bon, les seuls moments que je pourrais qualifier de paisibles dans mon enfance, mis à part tout l’amour reçu bien évidemment, étaient ceux qui survenaient magiquement après avoir fait le ménage de notre salle de jeux, ma sœur et moi. Ces moments durant lesquels nous essayions, quelques heures à peine, de conserver notre beau ménage. Nous nous faisions donc croire que nous étions de vraies petites filles sages et gentilles en faisant des casse-têtes ou en lisant tout doucement. Car oui, c’était de ça qu’il s’agissait. Pour moi, ceux qui lisaient étaient sages. Ils étaient calmes. Ils prenaient le temps. Moi, on a tellement vanté ma rapidité, tellement acclamé mon efficacité, tellement blâmé mon impatience, que j’ai toujours cru que lire n’était tout simplement pas pour moi. Quand je lisais, j’avais l’impression de me mentir à moi-même. De jouer un rôle. Celui de la petite fille plus que parfaite.

Mes parents ne lisaient pas non plus. Ma mère avait LA collection d’Harlequin comme toutes les femmes de son âge mais je ne me rappelle pas l’avoir vue en lire un seul. Mon père travaille dans le même moulin à bois depuis l’âge de 16 ans, n’a pas terminé son secondaire, n’a probablement jamais ouvert un livre. D’après ce que me dit ma mémoire, ils ne m’ont jamais acheté de livres, jamais encouragée à lire. Je me rappelle d’une seule visite à la bibliothèque municipale. Toutes ces excuses, je me les répétais en boucle pour me convaincre que si la lecture ne prenait pas une place plus importante dans ma vie, ce n’était certainement pas de ma faute.

LA PERSONNE COOL :  As-tu lu Cent ans de solitude?

LA PETITE EVE FAISANT SEMBLANT DE S’EN FOUTRE : Non, je ne lis pas, je ne suis pas vraiment une intellectuelle

Je me vantais de me débrouiller en forêt, d’être constamment dehors, d’être sportive, athlétique. Bla bla bla…

La plupart des livres que j’ai lus avant le Conservatoire l’ont été par obligation. Mis à part un Boule et Bill vers l’âge de 10 ans ou Paroles de Prévert au CEGEP, aucun livre n’avait été lu par simple plaisir de lire. Et encore là, j’avais découvert Prévert en cherchant des poèmes pour pouvoir séduire les garçons. Des garçons que je considérais tous plus brillants que moi, donc plus intelligents, donc intellectuels, donc les livres, donc Prévert.

GARS TOUT NU : T’es juste pas tombée sur le bon encore.

Il m’avait dit ça en parlant des livres et sans le savoir des garçons.

Alors j’ai commencé à lire les classiques. Ces livres que supposément tout le monde aimait, en espérant désespérément tomber sur le bon. Mon bon à moi.

Ce n’était pas encore tout à fait ça. Oui, je sentais que je commençais à faire partie d’une gang, celle de ceux qui lisent, mais je n’avais pas encore de plaisir à lire. Je le faisais juste pour pouvoir dire « OUI!!!! MOI AUSSI JE L’AI LU!!!! SALUT, VEUX-TU ÊTRE MON AMI!!?? »

Par la suite, je ne sais pas pourquoi mais les romans entraient dans ma vie par pur hasard et devenaient pratiquement tous une évidence. Je devais tomber précisément sur ce roman à ce moment précis de ma vie. Parfois les liens reliant ma vie et le roman étaient d’une clarté surprenante, voire inquiétante. J’ai donc été emportée par Le Club des incorrigibles optimistes, Le Chardonneret, La vérité sur l’affaire Harry Quebert, La femme qui fuit, Underground Railroad, Testament, Sports et divertissements, etc.  D’autres fois, les liens, je les tirais un peu par les cheveux pour me convaincre de continuer ma lecture.

Le plaisir de lire, il m’apparaît de temps en temps. J’ai arrêté de me battre avec lui. Je le laisse partir quand il le souhaite et je profite de lui au maximum quand il est là. Ce qui me rend très fière, c’est qu’il vienne me voir de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps. Fière oui. Je suis fière quand je lis. Fière de moi. De me voir là, à ne rien faire. Rien d’autre que comprendre ce que je lis, l’apprécier ou pas. Savoir m’arrêter si je n’aime pas. Ne pas me juger dans mes choix de lectures ni dans le temps que je peux prendre avant de finir un livre.

Maintenant, j’arrive à passer d’un livre à l’autre, terminé ou pas, sans culpabilité. Je me promène entre mes livres selon mon désir. Selon mon état. Je m’écoute et je me respecte. Je lis pour moi.

J’ai appris à lire en 1ère année comme tout le monde.

Mais j’ai l’impression de vraiment savoir lire depuis quelques années seulement.

Gars tout nu, finalement, ta beauté était ben plus que « ben correcte », elle était éblouissante et je la remercie.


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